Une génération qui ne regarde plus ailleurs : La politisation de la jeunesse malgache, un an après

  • by Fifi
  • 22 septembre 2026

Avant le 25 septembre 2025, la politique, pour beaucoup de jeunes Malgaches, c’était l’affaire des autres : des élites, des clans, des « grands ». Un an après, dans les fokontany, les universités, les groupes WhatsApp de quartier, quelque chose a changé de nature. Ce n’est pas la mobilisation de rue qui a duré. C’est l’habitude, nouvelle, de s’y intéresser et d’y prendre sa place. Cette politisation de la jeunesse à Madagascar marque un tournant silencieux mais profond.

Politisation jeunesse Madagascar - Jeunes citoyens réunis en fokontany et université
Politisation jeunesse Madagascar – Jeunes citoyens réunis

Un déclencheur, puis une habitude

Le mouvement est né d’un geste presque anodin : trois conseillers municipaux brandissant un bidon jaune et une ampoule pour dénoncer l’absence d’eau et d’électricité. Leur arrestation a mis le feu aux poudres, rappelle un reportage d’AllAfrica. Mais ce qui frappe, un an après, ce n’est pas seulement l’ampleur qu’a prise cette étincelle — c’est ce qu’elle a laissé derrière elle une fois les caméras reparties.

Dans son rapport d’activité 2025, l’ONG Studio Sifaka, dédiée à l’accès à l’information des jeunes Malgaches, le documente noir sur blanc : durant la crise, certaines de leurs publications ont atteint plusieurs milliers de vues et suscité un engagement inédit, confirmant « l’intérêt des jeunes pour une information fiable, contextualisée et proche de leurs préoccupations ». Des jeunes qui, hier, passaient à côté de l’actualité institutionnelle, se sont mis à suivre, décortiquer, commenter les décisions politiques comme jamais auparavant. Ce réflexe-là ne s’est pas éteint avec les manifestations.

Des structures qui se construisent, quartier par quartier

C’est peut-être le legs le plus concret de cette année : la politisation de la jeunesse ne s’est pas arrêtée à la parole, elle a pris une forme organisationnelle. Gen Z Madagasikara revendique aujourd’hui plus de 250 000 jeunes sensibilisés et plus de 2 700 signataires de sa Charte d’Engagement Gen Z Madagasikara, mais le chiffre le plus parlant est ailleurs : dans la constitution, fokontany après fokontany, de Comités Populaires Locaux (CPL) — des structures pensées pour « sensibiliser, former, mener des actions citoyennes et faire remonter les revendications du terrain ». Ce ne sont plus des foules anonymes dans une avenue de la capitale : ce sont des jeunes qui, à Toamasina, à Sambava, à Fianarantsoa, à Antsirabe, deviennent des relais organisés — le mouvement met d’ailleurs en avant ses propres bénévoles, comme Nathassa, présidente d’une association de défense des droits humains à Sambava, ou Daniel, étudiant devenu activiste à Fianarantsoa.

Ce mouvement de fond dépasse largement le seul cercle de Gen Z Madagasikara. Le 4 décembre 2025 — six semaines à peine après l’investiture de Randrianirina —, le PNUD Madagascar organisait à l’Université Catholique de Madagascar la 5ᵉ édition de son cycle « Parlons Développement », sous un titre qui, à lui seul, résume le basculement en cours : « De l’observateur à l’acteur ». Le constat posé ce jour-là est sans détour : près de 70 % de la population malgache est jeune, une force démographique « longtemps spectatrice » qui « revendique aujourd’hui un rôle actif dans la transformation du pays ». Le sociologue Lanto Ratsida, président de l’Observatoire de la Jeunesse, y appelait à bâtir des structures durables — un Parlement de la Jeunesse, des conseils légaux de représentation — pour que cette énergie citoyenne, née dans l’urgence de septembre, ne retombe pas une fois l’indignation retombée. Depuis, le cycle s’est poursuivi à Toamasina, à Antsirabe, preuve que la demande de participation politique s’exprime désormais bien au-delà d’Antananarivo.

Ce que la politisation ne résout pas encore

Cette dynamique reste fragile, et il serait naïf de la peindre en rose. Les mêmes échanges organisés par le PNUD ont mis en évidence les freins persistants : manque d’espaces institutionnalisés pour cette nouvelle génération engagée, déficit de confiance envers des institutions qui n’ont pas fondamentalement changé de visage, inégalités d’accès à l’information entre les jeunes urbains, hyperconnectés, et ceux des zones rurales. Politiser une génération ne suffit pas à lui donner un pouvoir réel de décision — et l’écart entre l’énergie citoyenne mobilisée en 2025 et sa traduction concrète dans les institutions reste, un an après, largement à combler.

Mais c’est précisément ce qui rend ce basculement significatif, même à petite échelle. Une génération qui, il y a encore dix-huit mois, ne se voyait pas comme un acteur politique légitime, débat aujourd’hui publiquement — dans des amphithéâtres, dans des fokontany, sur les réseaux — de participation politique, de représentativité, du droit de vote, de la manière dont elle veut être gouvernée. Ce n’est pas rien : c’est le socle sur lequel toute participation future, y compris électorale, pourra ou non se construire.

Ce qu’il faut, maintenant, pour que ça tienne

Un an après le 25 septembre, la vraie question n’est plus de savoir si la jeunesse à Madagascar s’est politisée — elle l’a fait, visiblement, durablement, à l’échelle de milliers de trajectoires individuelles. La question est de savoir ce qui sera fait de cette énergie :

  • Donner un statut institutionnel réel aux espaces de participation déjà réclamés — un Parlement de la Jeunesse, des mécanismes de consultation systématiques — plutôt que de laisser cette demande se répéter, colloque après colloque, sans jamais se concrétiser.
  • Étendre l’accès à l’information fiable au-delà des grandes villes, pour que la politisation de la jeunesse malgache amorcée en 2025 ne reste pas un phénomène essentiellement urbain et connecté.
  • Reconnaître et soutenir les structures locales déjà nées de cet élan — comités populaires locaux, associations de quartier, clubs étudiants — comme des interlocuteurs légitimes plutôt que comme une simple courroie de transmission des mots d’ordre venus d’en haut.

Le 25 septembre 2025 n’a pas seulement fait tomber un président. Il a, à l’échelle de milliers de jeunes qui n’avaient jamais levé la main dans un débat public, changé le rapport à la chose politique. Un an après, ce n’est plus la rue qui est pleine. C’est le fokontany qui, doucement, apprend à parler.