Injustice et impunité à Madagascar : Un an après, la Refondation a-t-elle vraiment purgé les tribunaux ?
- 20 septembre 2026
Le 25 septembre 2025, la jeunesse qui est descendue dans la rue ne réclamait pas seulement le retour de l’eau et de l’électricité : elle exigeait la fin de la « justice à deux vitesses » et le terme de la lutte contre l’injustice et l’impunité à Madagascar. Trop d’affaires étouffées, trop de dignitaires intouchables, trop de citoyens ordinaires broyés par un appareil judiciaire perçu comme corrompu et aux ordres.
Dans le cadre de notre série « 1 an plus tard : qu’est-ce qui a changé ? », nous poursuivons notre travail de décryptage citoyen. Après avoir analysé l’exfiltration et l’impunité d’Andry Rajoelina à Dubaï puis la persistance de la crise énergétique, nous posons aujourd’hui une question cruciale : un an après la chute du régime, la justice est-elle enfin devenue indépendante et impartiale, ou assiste-t-on à un simple règlement de comptes politique sous les mêmes réflexes du passé ?
1. Condamnation de Richard Ravalomanana : avancée historique ou justice des vainqueurs ?
Le 1ᵉʳ septembre 2026, la Cour criminelle ordinaire du tribunal d’Anosy a rendu un verdict symbolique : la condamnation de l’ancien président du Sénat et général de corps d’armée à la retraite, Richard Ravalomanana, à 10 ans de travaux forcés, suivie de son incarcération immédiate à la prison de haute sécurité d’Imerintsiatosika.

Comme le rapporte la couverture détaillée de L’Express de Madagascar, trois lourdes accusations pesaient sur l’accusé : menace de mort, complicité de meurtre et blessures volontaires pour avoir ordonné l’usage de la violence contre les manifestants en septembre et octobre 2025. L’audience a été marquée par des échanges particulièrement tendus, notamment lorsque le procureur général a répliqué aux justifications du prévenu en rappelant son surnom tristement célèbre : « Ce n’est pas pour cela que les gens vous appellent Général Bombe. C’est parce qu’à chaque manifestation pacifique, vous bombardez la population ».
Pour de nombreux observateurs, cette sentence et l’annonce d’un pourvoi en cassation marquent une rupture inédite avec la tradition d’intouchabilité des hauts dignitaires militaires. Mais pour la jeunesse et les familles des victimes tombées sous les balles, le sentiment demeure mitigé.
Le constat citoyen : Si la reddition de comptes est un préalable indispensable à toute reconstruction, cibler un responsable déchu sans faire toute la lumière sur l’ensemble de la chaîne de commandement laisse planer le spectre d’une « justice des vainqueurs ». La véritable équité exige que tous ceux qui ont ordonné ou exécuté des tirs contre des manifestants pacifiques répondent de leurs actes, quel que soit leur camp actuel.
2. Pôle Anti-Corruption et Ministère : la guerre des juges contre la tutelle
L’assainissement de la justice ne peut se faire sans des institutions fortes et indépendantes. Or, les événements de la fin du mois d’août 2026 ont mis en lumière les vives tensions qui secouent l’appareil judiciaire.
Comme le rapporte Midi Madagasikara, la discipline a durement frappé le ministère de la Justice : trois magistrats du Parquet près le Pôle Anti-Corruption (PAC) d’Antananarivo ont été suspendus de leurs fonctions pour « manquements aux obligations professionnelles ». Selon le ministère, cette décision a été arrêtée au sein du Comité de suivi et d’évaluation des PAC à l’issue de contrôles et d’inspections sur le traitement des dossiers. Dans la même vague de fermeté, quinze agents pénitentiaires de la maison de force d’Imerintsiatosika ont également été suspendus suite à une tentative d’évasion.
Ces sanctions ont immédiatement suscité une vive contestation de la part du Syndicat des Magistrats de Madagascar (SMM). Le syndicat dénonce une mesure administrative abusive frôlant l’intimidation contre des juges en charge de dossiers financiers hautement sensibles et a saisi le Conseil d’État pour en demander l’annulation.
Quand l’organe central censé traquer la haute corruption se déchire publiquement avec sa propre tutelle ministérielle, c’est toute la crédibilité de la lutte contre la justice corrompue et l’impunité à Madagascar qui vacille. Les citoyens sont en droit de se demander : protège-t-on l’intégrité des institutions et l’éthique professionnelle, ou cherche-t-on à reprendre le contrôle sur des instructions dérangeantes ?
3. Déni officiel et émergence de nouveaux « prisonniers politiques »
Malgré les grâces présidentielles accordées début 2026 pour tourner la page de l’ancien régime, la réalité du terrain s’est assombrie au fil des mois. Plusieurs voix critiques, militaires et opposants ont fait l’objet d’arrestations et de poursuites pour « atteinte à la sûreté de l’État » ou « déstabilisation ».
Bien que les autorités de transition nient officiellement l’existence de prisonniers politiques dans le pays, les observations des organisations internationales de défense des droits humains — à l’image des avertissements d’Amnesty International sur la liberté d’expression — soulignent une résurgence inquiétante des méthodes d’intimidation.
Comme nous le soulignions dans notre analyse sur la liberté d’expression et la protection des lanceurs d’alerte à Madagascar, instrumentaliser la justice pour faire taire la contestation en ligne ou dans la rue revient à reproduire exactement les dérives que le soulèvement de 2025 entendait abolir.
4. Concours de l’ENMG : la corruption à la racine de la magistrature
Comment garantir des procès équitables demain si l’accès à la fonction de magistrat continue de s’acheter aujourd’hui ?
Le scandale survenu autour du concours d’entrée à l’École Nationale de la Magistrature et du Greffe (ENMG) en offre une illustration affligeante. À la suite de révélations sur la fuite et la vente des sujets d’examen pour des sommes considérables, les investigations menées par le Bureau Indépendant Anti-Corruption ont débouché sur des mesures judiciaires concrètes.

Comme l’a communiqué le BIANCO, six personnes ont été déférées devant le Pôle Anti-Corruption (PAC) en mars 2026. Parmi elles, trois suspects — incluant du personnel de soutien de l’école et des intermédiaires — ont été placés en détention provisoire à la maison d’arrêt d’Avaradrano, tandis que trois autres, dont des candidats ayant bénéficié des épreuves en avance par solidarité ou relations personnelles, ont été placés sous contrôle judiciaire.
Ce dysfonctionnement prouve que la corruption systémique n’est pas qu’une question de volonté politique au sommet : elle est profondément enracinée dans les mécanismes d’accès aux fonctions publiques de souveraineté. Comme le rappelle régulièrement Transparency International dans ses rapports sur l’Indice de Perception de la Corruption, sans un nettoyage radical de ces pratiques dès la formation des futurs juges, les réformes annoncées lors des Assises de la Justice resteront de simples vœux pieux.
5. Quand l’impunité détruit le quotidien : le ras-le-bol d’une génération
Au-delà des scandales politiques et des querelles d’institutions, l’injustice a un coût direct et douloureux sur la vie de tous les jours pour chaque Malgache.
- L’insécurité au quotidien : Lorsqu’un voleur de zébus, un trafiquant ou un criminel col bleu peut acheter sa liberté en toute impunité, ce sont les paysans, les commerçants et les travailleurs modestes qui en paient le prix fort, vivant dans la peur constante de la spoliation.
- Des services publics rackettés : De l’obtention d’une simple pièce d’état civil à l’accès aux soins de santé ou à un branchement d’eau, le citoyen est trop souvent contraint de « payer un supplément » sous peine de voir ses droits fondamentaux piétinés.
- Le vol de nos opportunités : Lorsque les concours d’État et les recrutements se font par piston ou pot-de-vin, toute une génération de jeunes diplômés talentueux se retrouve mise sur la touche, condamnée au chômage ou au travail informel sans perspective d’avenir.
Cette injustice quotidienne nourrit un sentiment amer d’abandon. Pourtant, la jeunesse malgache refuse de se résigner à l’exil ou à la fatalité. Nous voulons construire notre vie ici, sur notre terre natale. Nous refusons de voir notre génération et les générations futures condamnées à choisir entre subir la corruption ou fuir leur propre pays. Construire une justice juste, c’est offrir à chaque enfant de Madagascar la garantie qu’il pourra grandir, travailler et réussir dignement chez lui.
6. Ce que réclame la jeunesse malgache pour refonder l’État de droit
Porte-voix des aspirations citoyennes et fidèle aux engagements de la Charte Gen Z Madagasikara, la jeunesse malgache rappelle que la justice ne doit être ni un instrument de vengeance, ni un bouclier pour les nouveaux dirigeants.
Pour mettre un terme au fléau de l’injustice et de l’impunité à Madagascar, nous portons d’une seule voix quatre exigences claires :
- Une Commission Vérité et Justice indépendante : Faire toute la lumière sur les exactions, les détournements et les crimes commis avant et pendant le soulèvement de septembre 2025, sans tri sélectif ni protection de parti.
- L’autonomie réelle du Pôle Anti-Corruption (PAC) : Mettre un terme aux ingérences de l’Exécutif et respecter scrupuleusement l’indépendance des magistrats en charge des dossiers de grande corruption.
- La tolérance zéro sur les concours publics : Instaurer des audits indépendants et des sanctions exemplaires contre toute tentative de fraude ou de vente de sujets, notamment à l’ENMG, pour garantir l’égalité des chances.
- La protection de la liberté d’expression : Cesser immédiatement les intimidations et les poursuites abusives contre les citoyens, activistes et journalistes qui dénoncent les abus du pouvoir.
Un an après le soulèvement, la Refondation ne se mesurera pas aux discours, mais à sa capacité à offrir enfin à la jeunesse une justice égale pour tous et un avenir viable à Madagascar.



