Ceux qui parlent pour nous… et ce que ça leur coûte
- 19 septembre 2026
Février 2022. Un instituteur d’une école publique de Nosy Varika ose écrire ce que tout le monde chuchote : l’aide destinée aux victimes des cyclones Batsirai et Emnati a été détournée par des autorités publiques. Jeannot Randriamanana ne braque personne, ne casse rien, ne descend même pas dans la rue. Il poste, sur les réseaux sociaux, une dénonciation sans violence. Il est arrêté, jugé, condamné. Amnesty International exigera sa libération immédiate et l’annulation de sa condamnation, rappelant qu’il n’avait fait qu’exercer son droit à la liberté d’expression.
Trois ans et demi plus tard, en septembre 2025, des milliers de jeunes descendront dans la rue pour crier, en chœur, ce que Jeannot avait écrit seul dans l’indifférence quasi générale : trop de silence, trop d’impunité, trop de peur. Vingt-deux d’entre eux n’en reviendront pas. Un an après, la question mérite d’être posée sans détour : la loi qui aurait pu protéger un homme comme Jeannot existe-t-elle enfin ? Et si elle avait existé plus tôt, le 25 septembre aurait-il eu besoin d’arriver ?
Un texte qui dort depuis cinq ans
La réponse tient en un mot : non, pas encore… mais presque, promet-on. Le 15 septembre 2026, dix jours avant l’anniversaire, l’ONUDC, le ministère de la Justice, le Système anti-corruption (SAC) et la Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique (PPLAAF) se sont réunis à Antananarivo autour d’un avant-projet de loi sur la protection des lanceurs d’alerte, un atelier que Gen Z Madagasikara a suivi de près, y voyant une opportunité démocratique à ne pas manquer, pleinement alignée avec nos valeurs inscrites dans notre Charte Gen Z Madagasikara. La ministre de la Justice, Fanirisoa Ernaivo, a présenté le texte comme étant désormais « au niveau du gouvernement », soumis à une lecture interministérielle avant adoption en Conseil du gouvernement, puis en Conseil des ministres, puis dépôt devant le Parlement, selon les explications recueillies par L’Express de Madagascar.
Un dossier qui avance, dit-on. Mais avancer vers quoi, et surtout depuis quand ?
Ce texte existe, sous une forme ou une autre, depuis 2021. Cette année-là, un avant-projet de loi pour la protection des défenseurs des droits humains avait été concerté entre société civile et institutions, avant que le ministère de la Justice n’en retire, discrètement, la notion même de « lanceur d’alerte ». Il a fallu que Transparency International Madagascar relance seule les consultations en 2022, l’année même où Jeannot était condamné pour avoir fait exactement ce que ce texte était censé protéger — pour qu’une version révisée voie le jour, comme le rappelle le suivi des recommandations de la Coalition UNCAC. Depuis : silence prolongé, relance timide en février 2026 avec l’appui du Royaume de Norvège, un « redémarrage » salué par L’Express, puis cet atelier de septembre, tenu à quelques jours d’un anniversaire chargé de symboles.
Cinq ans pour un texte que le Comité pour la sauvegarde de l’intégrité (CSI) qualifie lui-même de « chaînon manquant » du dispositif anti-corruption malgache. Cinq ans pendant lesquels ceux qui auraient eu besoin de cette loi n’ont eu, pour toute protection, que leur propre courage — et parfois leur liberté à perdre pour l’avoir exercé.
Ce que le 25 septembre a changé… et ce qu’il n’a pas changé
Il serait injuste de dire que rien n’a bougé depuis la chute de Rajoelina. La présidence de la Refondation et la Primature ont mandaté la Cour des comptes pour auditer l’État et déceler les failles du régime précédent. L’affaire du milliardaire malgache Mamy Ravatomanga, placé en détention à Maurice, a montré que dénoncer et enquêter peuvent aujourd’hui produire des conséquences judiciaires réelles, jusqu’à l’échelle internationale. Genève elle-même a interrogé sans ménagement la délégation malgache devant le Conseil des droits de l’homme sur la protection des activistes, des défenseurs des droits humains et des lanceurs d’alerte environnementaux, en lien direct avec ce projet de loi désormais soumis au Parlement. Le climat, sur le papier, n’a jamais été aussi favorable.
Mais un climat favorable n’est pas une loi votée, encore moins une loi appliquée. Et pendant que ce texte dort encore dans les couloirs interministériels, un autre projet, lui, semble avancer plus vite : une loi pour encadrer les réseaux sociaux, annoncée par les autorités actuelles sans contours précis à ce stade, dans une région où plusieurs pays — Gabon, Sénégal, Rwanda, Côte d’Ivoire, Égypte — durcissent déjà leur régulation numérique. Gen Z Madagasikara a d’ailleurs tiré la sonnette d’alarme sur deux projets de loi, n°040/2026 et 042/2026, qui menaceraient l’anonymat en ligne et ouvriraient la voie à une surveillance de masse.
Or c’est précisément sur ces réseaux — les mêmes qui ont porté la voix isolée de Jeannot en 2022, les mêmes qui ont organisé et documenté la mobilisation du 25 septembre 2025 — que se signalent aujourd’hui la majorité des abus, faute d’autre canal sûr et confidentiel. Encadrer la parole en ligne avant d’avoir protégé ceux qui l’utilisent pour dénoncer, c’est refermer une porte avant même d’avoir fini d’ouvrir l’autre. Le bilan « un an après » publié par Gen Z Madagasikara, qui croise rapport d’Amnesty, censure et surveillance numérique — à retrouver dans notre analyse sur la liberté d’expression et la censure numérique un an après la révolution —, pose la question dans les mêmes termes : la Refondation libère-t-elle vraiment la parole, ou en change-t-elle simplement les geôliers ?
Ce que nous devons à ceux qui ont parlé les premiers
Un an après, ce texte n’est plus un dossier technique parmi d’autres relégué à l’agenda ministériel. C’est un test. Celui de savoir si la Refondation a vraiment entendu ce que criait la rue le 25 septembre 2025, ou si elle se contente d’en hériter le pouvoir sans en assumer les promesses.
Trois exigences, concrètes, que la vigilance citoyenne peut porter :
- Un agenda public et contraint : Que le calendrier annoncé — lecture interministérielle, Conseil des ministres, Parlement — soit tenu et rendu public, étape par étape, avec des échéances datées, pour que 2026 ne devienne pas un nouveau 2021, où la promesse s’était évaporée dans les couloirs sans qu’on sache jamais vraiment pourquoi.
- Un contenu réellement protecteur : Que le texte final protège réellement ce qu’il prétend protéger : une définition claire de ce qui est couvert, des canaux de signalement confidentiels et sûrs, des sanctions effectives contre les représailles, des mécanismes de réparation pour les victimes — et non une version vidée de son sens, comme celle qu’on avait amputée du mot même de « lanceur d’alerte » en 2021.
- Conditionner la régulation du numérique : Que toute loi encadrant le numérique soit mise en regard, publiquement et systématiquement, de l’état d’avancement réel de cette protection — car on ne peut pas légitimement encadrer la parole de ceux qu’on n’a pas encore appris à protéger.
Jeannot Randriamanana a parlé seul, en 2022, et il l’a payé cher. Des milliers d’autres ont parlé ensemble, en 2025, et certains n’en sont jamais revenus. Ce qu’on leur doit, un an après, n’est pas un hommage de circonstance ni un communiqué d’atelier. C’est une loi qui existe enfin — pas seulement sur le papier, pas seulement dans les discours devant Genève — pour que la prochaine personne qui ose dénoncer un abus n’ait plus jamais à choisir entre se taire et tout risquer.
