Vivre dans l’abandon : Ce que les consultations citoyennes en fokontany révèlent du quotidien des Malgaches

Quand on parle de gouvernance et de politiques publiques à Madagascar, les chiffres officiels masquent souvent une réalité bien plus sombre. Pour comprendre l’ampleur des dysfonctionnements, il faut descendre là où la vie se déroule au quotidien : dans les fokontany.

Les 28 et 29 janvier 2025, des consultations citoyennes de terrain ont été organisées à la base dans plusieurs fokontany. Au total, 409 citoyens ont formellement pris part aux assemblées et signé les fiches de présence pour porter la voix de leurs quartiers :

  • Ankadinandrina : 104 participants
  • Ambodivoanjo : 96 participants
  • Ifarihy : 78 participants
  • Ankadilalapotsy : 53 participants
  • Antsahasoa : 35 participants
  • Ambohibahiny : 22 participants
  • Antanetisoa : 21 participants

Le constat dressé par ce rapport de consultation citoyenne au niveau local est sans appel : coupures d’eau drastiques, délestages chroniques, insécurité galopante, insalubrité et chômage de masse. Cette radiographie du terrain résonne avec l’enquête d’Afrobarometer, qui révèle que 82 % des Malgaches désapprouvent la gestion de l’électricité et 71 % dénoncent celle de l’eau.

1. L’eau potable et la JIRAMA : La corvée quotidienne et le racket des prix

Dans presque tous les fokontany consultés, l’accès à l’eau est devenu une épreuve d’endurance physique et financière.

  • La ruée vers les bornes-fontaines : À Antsahasoa (35 participants), la communauté ne dispose d’aucune pompe à eau et doit s’approvisionner dans le fokontany voisin d’Antanetisoa. À Ambodivoanjo (96 participants) et Ankadinandrina (104 participants), le nombre de pompes reste cruellement insuffisant. À Ambohibahiny (22 participants), les citoyens réclament que la gestion de l’eau revienne directement à la commune avec l’installation de bornes-fontaines supplémentaires.
  • Spéculation et abus de tarifs : À Ifarihy (78 participants), la pénurie d’eau a créé un marché noir révoltant : les responsables de pompes abusent de la détresse des habitants en imposant des surcoûts injustifiés sur le prix du bidon.

« Pour obtenir quelques litres d’eau potable, nos familles doivent faire la queue pendant des heures ou payer le prix fort auprès de revendeurs véreux. C’est une atteinte directe à notre dignité. »

2. L’obscurité et la peur : Quand l’absence d’éclairage nourrit l’insécurité

Les délestages de la JIRAMA ne paralysent pas seulement les petites entreprises : ils plongent les ruelles dans un noir opaque propice au crime.

  • Éclairage défaillant ou absent : À Ankadilalapotsy (53 participants), bien que des poteaux d’éclairage soient installés le long des routes, ils sont hors d’usage. À Antsahasoa (35 participants), Antanetisoa (21 participants) et Ambohibahiny (22 participants), le manque d’éclairage entre les habitations expose directement les riverains aux vols et aux agressions nocturnes.
  • Insécurité généralisée : L’absence de sécurité publique a été formellement dénoncée comme urgente par les habitants d’Ankadilalapotsy, d’Antsahasoa, d’Ifarihy et d’Ankadinandrina.

Comme le rappelle L’Express de Madagascar, les députés à l’Assemblée nationale soulignent régulièrement que « la vraie mesure de la réussite d’une politique est l’amélioration concrète du quotidien ». Sur le terrain, l’absence de sécurité publique reste une réalité cuisante pour les familles.

3. Insalubrité, santé et canalisations : L’enfer des canaux bouchés

L’assainissement de base est quasi inexistant dans la majorité des quartiers populaires :

  • Manque de toilettes et bassins publics : À Ankadilalapotsy (53 participants) et Ankadinandrina (104 participants), il n’existe ni toilettes ni bassins publics. À Antsahasoa (35 participants) et Ambohibahiny (22 participants), l’absence de toilettes et douches publiques est vivement déplorée, tandis qu’à Antanetisoa (21 participants) et Ifarihy (78 participants), les installations existantes sont délabrées.
  • Risque d’inondations et salubrité : Le réseau d’évacuation sous le CSB II d’Antsahasoa est sale et dégradé. À Ifarihy, le canal d’évacuation à MADERA est totalement obstrué, tandis qu’à Ankadilalapotsy, les eaux de pluie s’infiltrent directement à l’intérieur des maisons faute de canaux réparés.
  • Santé en péril : Au CSB II d’Antsahasoa, les médicaments de première nécessité font défaut, alors que des cas de malnutrition touchant la petite enfance sont officiellement signalés à Ankadinandrina.

4. Chômage et éducation : La jeunesse sacrifiée dans les fokontany

Le rapport met en évidence un désœuvrement massif : le chômage frappe de plein fouet les jeunes et les adultes à Ifarihy (78 participants), Ankadinandrina (104 participants), Antanetisoa (21 participants) et Antsahasoa (35 participants).

Faite de routes défoncées et d’écoles délabrées (à l’image de l’EPP d’Ankadilalapotsy), cette précarité pousse de nombreux enfants à la déscolarisation à Ankadilalapotsy et Ankadinandrina. Pourtant, la volonté de s’en sortir existe : à Ambohibahiny (22 participants), les habitants réclament la création d’une école primaire publique dans un bâtiment déjà existant.

5. De la consultation à l’action : L’émergence des Comités Populaires Locaux (CPL)

L’un des enseignements majeurs de ces consultations réside dans la capacité d’auto-organisation des citoyens. Face à la démission des services publics, la population refuse la résignation. Dans les 7 fokontany consultés, la validation des conventions communautaires (Dinam-piaraha-monina) démontre que la démocratie directe est déjà vivante à la base.

Ces assemblées de quartier incarnent l’esprit même des Comités Populaires Locaux (CPL). Pensés pour structurer l’action citoyenne dans chaque quartier et université, ces comités ont pour mission de sensibiliser, de documenter rigoureusement les doléances du terrain et de transformer le désarroi local en force de proposition constructive.

En concluant ces pactes communautaires et en s’engageant sur la salubrité ou la sécurité de leurs ruelles, les 409 citoyens recensés prouvent que les CPL ne sont pas une théorie, mais le moteur indispensable d’une refondation démocratique par le bas[cite: 3, 4.4].

Cependant, comme le souligne un rapport de l’ONG Tolotsoa, la participation citoyenne à la base ne doit pas rester confinée à de simples réunions de constat : elle doit être institutionnellement reconnue et déboucher sur des budgets participatifs concrets.

Conclusion : Réparer les fokontany pour reconstruire Madagascar

La crise malgache n’est pas abstraite : elle se mesure au nombre de bidons jaunes alignés devant une borne-fontaine sèche, aux ruelles privées de lumière et aux enfants hors des écoles.

Grâce à la mobilisation de ces 409 citoyens d’Antsahasoa, Antanetisoa, Ankadilalapotsy, Ambodivoanjo, Ifarihy, Ankadinandrina et Ambohibahiny, le message adressé aux dirigeants est clair : la refondation du pays doit commencer par le bas, en s’appuyant sur les Comités Populaires Locaux pour restituer la dignité et les services essentiels aux habitants de chaque fokontany.